09/09/2015

Ma boite à coucou

Suite de mes aventures en Russie sur le film "A captive in the land" de John Berry tourné en 89 et 90 entre Moscou et le Grand Nord.
En septembre dernier, le chapitre précédent de mon récit s'intitulait Ice factice.

People in trees (The Rooks have arrived) 1964 by Nikolai Gnisyuk (Грачи прилетели, Николаем Gnisyuk)

Nikolaï Gnisyuk était photographe de plateau sur notre film.
Il est aussi l'auteur de cette photo surgie des profondeurs de l'internet. Elle est prise en 1964, l'année où le Comité central arme les pro-Brejnev et contraint Khrouchtchev à démissionner. Ces gens dans les arbres regardent-ils un retour de troupes, assistent-ils à un discours public? Comment savoir?
Nicolaï si sympathique et talentueux aurait répondu à toutes mes interrogations.
Cette photo est le signe imprévu qui me fait évoquer son souvenir aujourd'hui.

Dès notre rencontre sur le tournage du film de John Berry en 1989, j'ai su qu'il venait de vivre une expérience inoubliable.
En 1988, vingt-quatre ans après "People in trees", il avait  été le premier photographe soviétique invité à la 60ème cérémonie des Oscars. L'année où "Le dernier empereur" de Bernardo Bertolucci était consacré meilleur film.


Nicolaï Gnisyuk à proximité du Dorothy Chandler Pavilion

Nicolaï est heureux. Le V de la victoire raconte plus que les mots.
Je me souviens de sa fierté teintée d'émotion chaque fois qu'il évoquait ce souvenir fort devant moi. Ses mots se bousculaient, son oeil brillait.
L'accréditation de Nicolaï à cette cérémonie prestigieuse était le signe de l'apaisement des relations entre les deux grandes puissances de l'époque. En 1989, notre film franco-américano-russe racontait un huis-clos entre un russe et un américain dans un avion crashé sur la  banquise, et Nicolaï venait d'être un russe aux États-Unis. Il n'était pas là par hasard.



Nikolai Gnisyuk à l'époque du tournage à Onega Février 1990
Николай Gnisyuk
Il m'a donné plusieurs photos où j'apparais. 
Il y en a une que j'aime énormément.
Mais, pour une fois, au lieu de vous la montrer, je vais la décrire et la commenter.



Le dos de la photo au milieu d'autres clichés.

Elle est en noir et blanc. Le tirage 24X16 est assez contrasté sur papier photo mat cartonné. Je suis au centre de la photo, je regarde l'objectif. Assise devant une table, je tiens une bouteille d'eau et un gobelet. Je me trouve sur un décor de cinéma qui n'a rien à voir avec l'histoire du film que nous tournons. C'est le décor d'un film russe dont le tournage est achevé, l'intérieur d'une datcha devenu espace de repos de l'équipe française. On aperçoit des thermos, des victuailles diverses, et des effets personnels de l'équipe posés un peu partout. Cet espace n'a pas de plafond, et les cintres du studio sont visibles tout en haut.
Sur la photo, je souris ... 
Ce jour-là, nous avons la visite du producteur exécutif du film Peter S.Gold qui finançait le film en hommage à son frère Lee, scénariste du film, décédé quelques années auparavant. Il se disait au sein de notre équipe malicieuse, qu'avec un tel patronyme, ce président-directeur de la Price Pfister Inc. avait probablement fait fortune en vendant des robinets en or, après tout, son usine d'accessoires de plomberie était une des plus grandes de Los Angeles.
Il était accompagné de sa femme, la comédienne Gloria Warren qui avait tellement chaud, qu'elle venait de me confier son vison. Je n'aime pas la fourrure et celle-ci, lourde et encombrante m'en imposait assez pour que je trouve sans délai un dispositif pour suspendre les vêtements. 
Un clou et un marteau traînaient là et j'ai mis le vison "au clou". En gage de quoi exactement? 
L'idée m'a fait sourire. Nicolaï a capté cet instant.
Pour toujours, ma mine réjouie sur le papier.
Et dans ma mémoire, l'oeil du photographe continue de briller.


John Berry derrière la caméra et Pierre-William Glenn, plateau 4 studio Gorki, Moscou. Photo Nicolai Gnisyuk.
Nous filmions à l'intérieur de l'avion, plateau 4

Nous filmions à l'intérieur de l'avion, plateau 4

Je garde en mémoire l'image d'un avion crashé sur une banquise de l'océan Arctique.
Quand nous quittions le décor en hélicoptère pour rentrer à l'hôtel, je collais mon nez au hublot et ne quittais pas des yeux la silhouette sombre de l'avion sur la glace. J'aimais le déplacement de l'appareil sur fond sonore de rotor assourdissant, ce travelling arrière aléatoire et élégant exécuté chaque jour par le pilote. 
Cette aventure de tournage était tellement incroyable. C'était magique d'être pour quelques minutes, au dessus du drôle de nid d'une histoire folle.
Et quand je ne distinguais plus qu'une trace floue à l'horizon, je me disais que j'étais, que nous étions tous... des coucous.




                                                                             ***

Nicolai a réalisé plusieurs centaines de couvertures d'acteurs et d'actrices russes pour le magazine "Soviet Screen".
Voici quelques unes de ses photos que j'aime bien. Reflets d'une époque.

Orchestre "Orera"
Tatiana Dogileva
Elena Solovei
Elena Proklova 
Vue du décor. A gauche camp de base, à droite on distingue la traînée noire de l'avion crashé


Sur le chemin vers l'hôtel, une vue depuis l'hélicoptère.