11/10/2014

Et toc...

J'étais chez moi, en train de vider mon sac de tous les documents d'un tournage achevé.
Je me demandais qu'est-ce qui pouvait bien me faire aimer mon travail de scripte si fort, quand Woody Allen est entré dans mon bureau.


Cette intrusion n'a eu aucun effet sur moi, sauf peut-être sur mes yeux qui sont brièvement sortis de ma tête. Mais à part ça, rien du tout. 
Il n'a pas paru spécialement flippé, même s'il est allé vérifier trois fois qu'il avait bien refermé la porte derrière lui. Il portait un jeans, une chemise orange, et un pull sans manche col v noir. Très cool.
- "Je grille d'envie de vous serrer la pince mais j'ai les mains moites" a t-il dit.

La langue de Molière dans son registre familier ne m'a pas échappée, et je l'ai regardé s'allonger dans mon vieux canapé en velours vert. Cette entrée en matière pour le moins abrupte m'a surtout rappelée que j'avais vu tous ses films. Fallait-il que je lui dise que ceux où il joue sont mes préférés? J'ai pris place dans le fauteuil à côté, avec vue sur sa calvitie.
J'étais intimidée. Pour me donner une contenance, j'ai commencé à compter mentalement les livres sur une étagère de ma bibliothèque. Je me demande bien comment il a surpris mon regard. Il a fait:
- "Vous n'allez pas vous y mettre vous aussi. Arrêtez de compter tout et n'importe quoi."
Il avait raison. Et bien que j'ai eu très envie pour la quatrième fois de la journée d'aller laver mes mains afin d'atténuer un sentiment de culpabilité qui pointait du nez, je me suis finalement décidée à parler.
- "Vos films sont une immense thérapie salvatrice! Vous y avez mis toutes vos névroses, et probablement que raconter tout ça vous a fait beaucoup de bien! "
Mon audace a été aussi soudaine que son sursaut, que j'ai fait mine de ne pas remarquer.
- "Dans vos films, vous dites ce que moi je pourrais ressentir dans certaines situations de la vie, avec humour évidemment..."
Pas de réponse. Il y a eu un silence interminable, qu'il a rompu en se redressant. Il a  touché trois fois le coussin à sa droite, six fois celui à sa gauche, a regardé autour de lui. J'ai poursuivi.
- "Je me suis demandée si ma vie professionnelle m'avait apaisée autant que faire des films avait du vous apaiser..."
Il s'est brusquement penché en avant pour repositionner la pile de dossiers sur la table basse devant lui, elle était de travers. 
J'étais sur ma lancée, seule dans mon monologue comme Robinson sur son île.
- "Je souhaite toujours éprouver des émotions alors que d'autres cherchent à s'en protéger. Je me suis aperçue que si je cherchais trop à lutter contre cette tendance, je souffrais. Cette souffrance pouvait aller loin, aux confins même de la vraie dépression..."
Je parlais de moi, trop sans doute... Est-ce pour cela qu'il s'est mis à ronger ses ongles?
Pour combler le silence, j'ai ajouté:
- "Je n'ai pas la même angoisse qu'à mes début sur un plateau... Quand j'ai commencé, j'avais peur du regard des autres. Maintenant, j'ai juste peur de moi, peur de ne pas faire ce que je sais devoir faire, ce que je sais pouvoir faire, peur de ne pas y arriver. C'est une peur bien plus vive qui ne me quitte pratiquement jamais... C'est drôle non?"

Woody Allen s'est levé comme un diable sort de sa boîte. Il a accroché la lampe du bureau avec son bras. Il a gesticulé en vain pour la rattraper, mais la lampe est tombée, s'est brisée. Puis, le corps mu comme si un alien était entré en lui, il a fait:
- "Vous n'êtes pas psychanalyste conventionné?"
- "Non, juste scripte migraineuse"
Articulant quelques sons inaudibles, il s'est mis à marcher sur la pointe des pieds en regardant le sol. J'ai deviné qu'il évitait les lignes du carrelage, parce qu'il m'arrive de le faire aussi.
Je l'ai regardé faire comme un arbitre surveille un match. Malgré la taille réduite des tommettes, il a fait un parcours sans faute à petits pas rapides jusqu'à la porte qu'il a ouverte avant de disparaître.

Il est sorti comme il était rentré, alors que j'avais encore un tas de choses à lui confier.

C'est sans doute très égoïste de dire ça, mais savoir que d'autres sont plus atteints que vous, ça rassure. Les névroses de Woody Allen me permettent de relativiser les miennes. Grâce à lui, grâce à ses films et cette relation si particulière qu'il a établi avec nous depuis toutes ces années, je parviens à tenir à distance certaines de mes pensées qui pourraient être trop négatives. 

Je me suis retrouvée seule et j'ai continué de vider mon sac.
Oui, vous savez bien, celui du tournage qui vient de s'achever.
J'attends avec impatience le Allen nouveau, partition humaine so Jazzy qui arrive avec une régularité métronomique.
Je suis certaine que Woody a encore beaucoup d'histoires à me raconter.

T.O.C: Troubles Obsessionnels Compulsifs. 


Félix Vallotton, La bibliothèque 1921
Un autre canapé vert. "La dame de trèfle" de Jérôme Bonnell. Photo raccord.
Woody Allen, New York 1996. Photo Arnold Newman

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