12/01/2014

À l'haine

En 2004, à la demande d'History Channel, le photographe Seth Taras a photographié des sites connus du monde entier. Il a superposé à ses clichés les photos faites dans ces mêmes lieux des années auparavant.
Toutes les photos de cette série sont intéressantes.



Il y a ce couple, en couleur, vivant. Je l'imagine en vacances. Ce matin, ils sont montés tout en haut de la tour Eiffel. Elle a eu le vertige, et à présent elle se repose, lit un article à son compagnon attentif à ses paroles. 
J'imagine qu'ils viennent d'échanger un baiser. Celui du bonheur d'être ensemble dans une belle ville, de vivre et de s'aimer. 
Un baiser tendre qui sent bon la peau de l'autre.

Et puis, il y a le monstre en habit militaire. Il est gris, sombre, son expression est un masque de dureté.
Se demande t-il si cet homme et cette femme sont juifs? Seraient-ils les petits enfants de couples qu'il n'a pas eu le temps d'exterminer?
L'homme gris est d'une transparence mauvaise, blafarde. On dirait un fantôme hideux.
Quelque chose l'empêche de digérer, et des remontées acides rendent son haleine encore plus fétide que d'ordinaire. Parce que oui, l'homme gris pue de la bouche de manière chronique, qu'il éructe ou pas, qu'il baise Eva Braun ou pas.
Ce matin, il refoule du goulot plus que d'habitude, au point d'en être lui même incommodé. Il se demande d'ailleurs, entre deux claquements de bottes, comment se débarrasser de ce problème. Qu'est-ce qui peut bien lui gâter la bouche, lui qui ne mange que du chocolat et des fruits en compagnie de sa maîtresse? Son dentiste personnel Hugo Blaschke, qu'il a convoqué pour parler de ce souci d'hygiène buccal, lui a certifié, le petit doigt sur la couture du pantalon, que le problème viendrait de sa plaque dentaire et du tartre. Les bactéries présentes dans la bouche du Führer essaieraient désespérément d'éliminer tout ça. Le problème, c'est qu'elles produiraient en même temps des composés volatils sulfurés nauséabonds.
En ce matin du mois de Juin 1940, Hitler a une vraie raison d'avoir mauvaise haleine. Il fulmine, et sa bouche marque sa contrariété de ne pas avoir pu grimper sur cette tour Eiffel derrière lui, à cause d'ascenseurs inutilisables, sabotés avant son passage. Le  leader, pour rester charismatique, doit pourtant poser pour le photographe devant cette tour qui le nargue, droite et raide comme un phallus. Il semble même avoir un peu de mal à lui tourner le dos, des fois que... Au final, il n'a d'autre solution que de pincer les lèvres en tenant fermement de sa main droite, son bras gauche qui tremble de plus en plus. Peut-être serre t-il aussi ses fesses? 
Hitler ignore qu'il ne montera jamais sur la tour Eiffel, qu'il ne viendra plus jamais à Paris.
Son fantôme lui, le sait bien, et malgré le mal de dents insupportable qu'il traîne depuis 1944 à la suite d'une infection, il erre en cherchant désespérément un moyen de revenir.
Il ne faut pas lui laisser la moindre chance d'aller tout en haut de la tour Eiffel, avec ses dents pourries qui lui font si mal.
Même pour dévorer des yeux le fantôme d'Eva.


De gauche à droite Albert Speer, Adolf Hitler, Arno Breker (Paris, 23 juin 1940)