02/04/2014

Elle a lâché ses cheveux

Aux dernières nouvelles, un film qu'une réalisatrice m'a proposée voilà plus de dix ans au poste de scripte, serait sur le point de se faire. 

Sans aucun doute. Peut-être. Sait-on jamais.

Le pitch de son scénario tient en une phrase: 
Deux pygmées quittent une vie précaire causée par l'exploitation des forêts où ils vivent, arrivent en France pour réaliser leur rêve: goûter le fromage Cantal, et parviennent après de nombreuses péripéties, à en rapporter un gros morceau chez eux.

Vous allez me dire qu'il est forcément difficile de trouver le financement d'une histoire tirée par les cheveux.
Détrompez vous. C'est un suspense ethnologique et fromager surprenant.
La réalisatrice a traversé des moments difficiles. Ne comptez pas sur moi pour vous dire que son compagnon l'a trompée avec une femme chauve, une cantatrice je crois, parce que cela ne nous regarde pas.
J'affirme par contre que son premier producteur était véreux. Il lui mentait, promettant une production quasi hollywoodienne pour tourner à Aurillac. Ma voisine de palier connaît la concierge de l'ex petite amie de ce producteur, et oui, c'est bien une planche pourrie... mais, je m'égare.

Bille en tête, ma réalisatrice est repartie de zéro. Juste le temps de remanier son scénario, parce que depuis plus de dix ans qu'il était écrit, les pygmées avaient pris de la bouteille. 
Je ne sais pas qui lui a soufflée l'idée de mettre en valeur sa chevelure pour trouver un nouveau producteur. Adepte du chignon strict d'où nul cheveu ne dépasse, son roux flamboyant devait désormais couler en une douce cascade sur ses épaules. 
Dans sa quête, elle a pris, pour un oui pour un non, le métro qui lui est si peu familier, en a loué le charme et les moments de grâce
Au moment où elle allait renoncer, parce qu'on peut aimer le peuple mais pas son odeur, elle a fait une rencontre incroyable aux heures de pointe, celle de deux producteurs associés et assis sur deux strapontins de la ligne 13, Mr et Mme Thénardier de "Cause Toujours Productions"
Inspirée par le concept de son shampoing deux en un, tout à la fois lavant et conditionneur, ma réalisatrice a tendu son scénario décoiffant tout en accompagnant son geste d'effets de chevelure fluides. 
Le couple de producteurs, féru du dégraissage sans condition, s'est agrippé au projet de toutes ses forces. Il a fait un devis approximatif du tournage, choisissant de laisser des zones d'ombres vastes comme l'océan indien. 
On ne tournerait plus à Aurillac, mais dans la capitale intra-muros. Tant pis pour le fromage Cantal, on ferait avec des champignons de Paris. Ma réalisatrice a eu beau faire remarquer, tout en faisant moult remuements de tignasse excédés, que les rôles principaux étaient deux pygmées amateurs de fromage...
Rien n'y a fait.
Quand il a été question d'une co-production, c'est parti en vrille. Un vrai sac de noeuds impossible à démêler. Finies les dix semaines de tournage, on est passé à quatre. Techniquement, tous les chefs de postes devraient louer leur matériel chez "Tout pas cher", et roule ma poule... maboul.
Devant ces nouvelles contraintes, fort déprimée, le cheveu terne et désormais fourchu, ma réalisatrice a disparu de la circulation pendant plusieurs jours pour soigner un torticolis sévère. 
Elle avait trop secoué les cheveux de sa tête.

Montage sur dessin paru dans l'Express via BitStrips. Ma réalisatrice tendant son scénario décoiffant à un couple de producteurs enthousiastes.

Et puis une nuit, elle m'a tenue des propos incohérents au téléphone. 
J'ai cru comprendre qu'elle avait mal au crane à force de dormir avec des bigoudis. Dans son délire, elle m'a suppliée de l'empêcher de prendre le métro. Fréquenter la plèbe pour trouver d'autres producteurs était désormais au dessus de ses forces, d'ailleurs elle perdait ses cheveux par poignées à cause du stress. Deux heures au téléphone pour me dire qu'elle ne trouvait même plus le temps de faire sa couleur, ni de lisser les écailles de sa chevelure dévitalisée. 
Avant de raccrocher, elle m'a affirmée que j'étais la seule en qui elle avait confiance. J'étais une des rares personnes avec qui elle s'accordait, sa seule amie capable de la supporter telle qu'elle était. 
Oui... Bon... J'en avais vu d'autres...  
Elle a même ajouté que quand je n'étais pas là, je lui manquais terriblement, mon rire lui manquait et ma voix aussi.
Formule ronflante qui m'a fait bailler, et ça n'a rien à voir avec le fait qu'il était trois heures du matin.

Gisèle Bündchen, Photo Juergen Teller, 2005
Photo Pilar Albarracin, untitled (Torera)
Et voilà que lundi dernier, elle a fait irruption dans mon appartement, elle avait repris du poil de la bête. Elle a ouvert les fenêtres en grand pour aérer à cause de l'odeur du tabac. Et dire qu'hier encore elle se tuait la santé à fumer des cigarettes pourries qu'elle tenait entre le pouce et l'index pour faire genre. A partir de maintenant, elle n'allait plus se cailler les miches dans la rue pour vendre son histoire au premier venu. 
Tout ça, c'était ter-mi-né.
Elle venait de rencontrer à un cocktail de bienfaisance une productrice américaine milliardaire, ancienne fromagère-affineuse, tombée raide dingue de son sujet. Elle m'a annoncée d'un ton cassant, et tout en avalant un complément alimentaire pour cheveux, s'être débarrassée des Thénardier. 
Plus que jamais, j'étais celle qui devait assurer les raccords sur ses deux pygmées et le morceau de Cantal.
Enfin! Elle allait telle Athéna, fille de Zeus, déesse de la guerre, mener le combat.
- Le combat???
- Oui. Mon film, ma bataille! 
Elle a lissé ses cheveux en arrière, tout en posant sur moi un regard sans empathie. Le temps d'un soupir satisfait, elle a fait un chignon bas et lourd, qu'elle a voluptueusement transpercé d'épingles avant d'ajouter:
- ça m'fait pas peur, faudrait pas que tu t'en ailles, je vais tout casser...

Sans aucun doute. Peut-être. Sait-on jamais.

J'ai reconnu le chignon strict, celui d'avant l'opération séduction dans le métro parisien. 
Et là, d'un coup, je n'ai plus été certaine de sa sincérité, ni d'être tout à fait libre pour aller combattre sur son film...

Pony Pin Ups, Julian Wolkenstein 2007
Campagne de Pub, Timotei "Natural style"

(*) Toute la difficulté de cette histoire aux multiples rebondissements, est qu'elle se déroule sur quelques 200 jours. Assurer la continuité du morceau de fromage sans heurter le regard du spectateur averti est donc un vrai challenge. 
La ménagère de plus ou moins 50 ans sait qu'à partir de 90 jours, le cantal est dit "entre-deux" et a une couleur caractéristique. Auparavant, il est dit cantal "jeune" jusqu'à 60 jours, et sa couleur diffère. 
D'où, une grande vigilance de ma part, et c'est là que l'expérience compte, puisque sur un tournage les séquences ne sont pas tournées dans l'ordre du récit. 
Les connaisseurs auront noté que j'échappe au cantal "vieux", celui qui a 240 jours minimum au compteur...
... Ouf.

Dessin paru dans l'Express via BitStrips