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16/10/2015

Main(s) basse(s)

J'ai un faible pour les mains.

À hauteur de mes yeux de petite fille, je suivais le déplacement incessant des mains des grandes personnes.
Rien n'a changé, j'observe de plus haut.
Je regarde les ongles noircis bricoleurs, les rongés qui vont avec des gestes nerveux, les blessés "sparadrapés" qui me disent toujours des choses sur les gens que je rencontre. 
En tournage, je photographie les mains des acteurs pour assurer la continuité des bagues qui habillent les doigts, mais j'aime aussi les prendre sur le vif, sans raison officielle. 
Toujours en douce, et de préférence en gros plan.  
J'ai plus de chance que la photographe de la nouvelle d'Anna Gavalda "Ambre". Le musicien qu'elle suit en tournée réalise qu'elle n'a pris que des photos de ses mains et la questionne.
Ambre: - j'ai pris tes mains parce que c'est la seule chose qui ne soit pas déglinguée chez toi.
Lui: - Tu crois? Et mon coeur?
Ambre: - Il n'est pas déglingué ton coeur?
Lui: - Faut voir...
Ambre: - C'est ce qu'on va faire.
Coeur déglingué ou pas, si les doigts entrelacés des comédiens prouvent qu'ils attendent sans inquiétude particulière le moment de jouer, je guette discrètement ceux parfois noués qui racontent tellement plus. La concentration, les pensées diverses, voire les petits agacements avec lesquels il faut faire. 
Je suis en quête de mains abandonnées ou agitées.  
Parce qu'elles sont toujours les très brefs éclats d'une émotion secrète.


Yolande Moreau sur "Séraphine"

Emmanuelle Devos sur "Le temps de l'aventure" de Jérôme Bonnell

Jérôme Bonnell sur son film "Le temps de l'aventure"
Gabriel Byrne sur "Le temps de l'aventure"de Jérôme Bonnell

Yolande Moreau sur "Séraphine"


Art Scars, Photo Lori Vrba
Richard Renaldi Dirty hands 2003

16/04/2015

Pickpocket certainement

Gabriel Byrne sur le tournage "Le temps de l'aventure"

Je marche dans Paris, je vais à un rendez-vous. 
Je suis dans mes idées et m'abstrais facilement de ce qui m'entoure. Mes yeux baissés connaissent l'asphalte par coeur, je ne veux pas marcher dans n'importe quoi.
En passant devant le Lion de Belfort, je ralentis mon allure, je suis en avance.
Je relève le nez, il fait beau. Je me dis que Paris est une belle ville.
Au moment où je longe le square de l'Abbé Migne pour profiter du vert de l'herbe, je les vois. Je suis à quelques mètres d'eux.
Un homme et une femme, la septantaine. Instantanément, je sens que, la démarche, l'attitude, tout chez eux exprime l'indécision. 
L'homme accroche mon regard, il parait hésiter à se diriger vers moi. Je m'arrête net, je sens qu'il veut me demander quelque chose. Il stoppe à vingt centimètres de moi, incline la tête sur le côté, et au milieu du bruit de la circulation, je l'entends articuler un seul mot d'une voix basse, lente et anglo-saxonne:
- Ca-ta-com-bes?
C'est inattendu comme certaines répliques de film. Je pense à une phrase du " Temps de l'aventure", la première question que Gabriel Byrne pose à Emmanuelle Devos: "Excusez-moi, parlez-vous anglais?". Oui, cette voix est la même que celle de l'acteur irlandais. C'est une très belle voix, très élégante. 
Tout à coup, je suis au cinéma.
Je reste muette pendant une seconde. L'homme doute t-il que je lui réponde jamais?
Je me ressaisis. Mais oui bien sûr, je sais où sont les Catacombes. C'est "this way, on the left". Je joins le geste à la parole, surprise d'entendre une voix que je connais, sortir de la bouche d'un touriste égaré dans Paris. C'est tellement improbable.
Les traits de son visage se détendent. Il esquisse le sourire de celui qui n'en revient pas et dit:
- Meur-ci.
Ainsi prononcé ce mot a la même phonétique que "mercy" qui signifie pitié, indulgence. Je comprends bien qu'il me remercie, et j'imagine qu'il joue lui aussi de cette confusion. Il sait qu'il me demande pitié...
La vie d'un touriste à Paris, c'est l'enfer. Il n'y a pas que le barrage de la langue, il y a aussi une barricade à franchir, celle élevée par le parisien stressé et désagréable, persuadé qu'on va lui arracher son sac.
Je lui réponds qu'il est "welcome", et ses yeux expriment du soulagement.
Le sourire épanoui de la dame qui l'accompagne se conjugue au sien, et c'est plein de gratitude qu'ils s'éloignent. Ils ont eu du bol, je ne les ai pas mordus.
Je me retrouve sur le bord du trottoir à attendre que le feu passe au rouge pour traverser, et je replonge dans mes idées.
Cet homme a de l'humour pour avoir demandé pitié, sinon quelle horreur!

Tout en marchant, je pense à une interview de Gabriel Byrne, faite à la sortie du film "Le temps de l'aventure", et dont quelques "morceaux choisis" figurent dans les bonus du DVD. Pour mémoire, j'ai réalisé l'interview de Jérôme Bonnell qui s'y trouve.
Lorsqu'on lui demande s'il se souvient de sa première visite à Paris (probablement vers 1968), voici ce que Gabriel Byrne répond:
"J'avais dix-huit ans je crois. Comme tout le monde, je suis allé à Paris parce que le mystère de cette ville m'attirait. Les grands écrivains s'y étaient installés. Quand on a dix-huit ans et qu'on vit à Dublin, on a envie de revenir sur les traces de Joyce, d'Hemingway, Proust. On a envie de découvrir les lieux de tournage des grands films français. Mais en arrivant, j'ai pas trouvé la ville sympathique. Je ne l'ai pas trouvée magique. En fait, je ne savais pas où aller. Je marchais dans les rues, je me disais, c'est ça Paris? Elle est où la magie? J'étais tout seul. A dix-huit ans, même si j'étais fasciné par le fait d'être ailleurs, le paradoxe entre ce que j'avais imaginé et la réalité de Paris a fait qu'il m'a fallu du temps pour l'apprécier. Jamais je n'aurais imaginé que je reviendrai y tourner un film (...) J'avais peur de demander, je ne parlais pas français. Vous allez comprendre ma naïveté... J'avais étudié l'espagnol à l'école, malheureusement. Je préfère le français, mais j'ai dû étudier l'espagnol. Je savais dire s'il vous plaît, un café. Je disais "Où est..." mais je ne comprenais pas la réponse. A quoi bon poser la question? Je me souviens d'avoir demandé à une française... Excusez-moi parlez vous français?... et elle m'a regardé bizarrement. C'est comme si j'avais demandé à un New-Yorkais s'il parlait anglais. Ce que je voulais dire, c'était : Parlez-vous anglais? Elle m'a pris pour un pickpocket certainement".

Je relève la tête et je vois des camions de cinéma garés sur l'avenue de l'observatoire. Il doit y avoir un tournage dans les environs, un homme s'affaire un talkie à la main
Chaque fois que je tombe sur un tournage, j'ai envie d'aller dire bonjour.
Un instant, je pense aller vers cet homme pour lui demander quel film se tourne dans le coin.  
Et là, je me dis qu'il va peut-être mal m'accueillir parce que je suis l'étrangère du tournage. Si lui comme moi avons le cinéma en commun, comme une langue commune, je sais que nous allons mal communiquer, parce que nous ne nous connaissons pas. 
Je me ravise.
Je file vers mon rendez-vous.


Emmanuelle Devos et Gabriel Byrne sur le tournage "Le temps de l'aventure"

Emmanuelle Devos et Gabriel Byrne sur le tournage "Le temps de l'aventure"


28/02/2015

Photos caméos

Dans un film, l'apparition fugace, d'un acteur, d'une actrice, du réalisateur ou d'une personnalité déjà célèbre, s'appelle un caméo.
On a tous en tête les caméos d'Hitchcock qui sont la signature du cinéaste.
C'est dans son troisième film, The Lodger (1926), qu'Alfred fit pour la première fois deux passages comme figurant. Ces brèves apparitions devinrent vite un jeu: il en glissa une dans chacun de ses films à partir de Rebecca (1940) - souvent dès les premières minutes, pour éviter que ses fans ne perdent de vue l'intrigue en le guettant.
Au total 37 caméos, tous remarquables pour leur virtuosité, leur poésie insolite ou leur humour noir.
J'aime le lien qu'Hitchcock a établi entre La maison du Dr.Edwards (il porte un étui à violon), Le procès Paradine (il porte un étui à violoncelle), L'inconnu du Nord-Express (il porte un étui à contrebasse), et Sueurs froides (il porte un étui de cor d'harmonie). 
La petite musique du maître...

Si Hitchcock est dans ses films... à plusieurs moments de mes tournages, mes metteurs en scènes sont dans mes photos.
J'appelle ces photos mes "Photos caméos"

Voici mes préférées.
 
Jérôme Bonnell sur "Le temps de l'aventure" avec Emmanuelle Devos.


Riad Sattouf sur "Les beaux gosses" avec Vincent Lacoste

Andrzej Zulawski sur "La note bleue" avec Pavel Slaby

Pierre Beuchot sur "Aventure de Catherine C." avec Fanny Ardant et Hanna Schygulla.
Emir Kusturica sur publicité "Le sucre"

"Le palanquin des larmes" de Jacques Dorfmann (4ème en haut en partant de la droite). Photo de groupe.


20/01/2015

La faute à Claude Sautet

Je n'ai jamais eu la chance de travailler avec Romy Schneider. 
Les récits de ceux qui ont tourné avec elle sont ma seule consolation.

Romy Schneider par Helga Kneidl, 1973

Quand je pense à elle, je pense d'abord aux films de Claude Sautet. Tous ceux qui aiment le cinéma font cette association.
C'est dans "César et Rosalie", ou "Les choses de la vie" que la comédienne m'a marquée pour toujours.
La chanson d'Hélène que Romy interprète sur la musique du film "Les choses de la vie" me prend aux tripes. 
C'est comme ça.
J'ai beaucoup appris en regardant les films de Sautet. Je suis nostalgique lorsque je les revois, et je sais qu'il en sera toujours ainsi.
— Seriez vous insensible à la nostalgie, brigadier Dudu ?
— Non ! Mais j’aime pas penser à reculons. Je laisse ça aux lopes et aux écrevisses. 
"Un taxi pour Tobrouk" de Denys de la Patellière. Dialogue de Michel Audiard.

"Penser à reculons", j'aime ça. Quelque part, je dois avoir l'âme d'une écrevisse trouillarde.
Comme en littérature, au cinéma la chronique me plaît, surtout celle des années 70. Je connais bien l'esthétique vestimentaire audacieuse d'un monde baba cool. Les pantalons unisexes des femmes émancipées étaient pattes d'eph', les cols pelle à tarte et les chaussures compensées. Un monde insouciant où le chômage n'existait pas.
J'aime les transparences* dans les voitures avec le comédien au volant qui oublie de regarder la route. J'aime le trop plein de clopes qui se grillent et qui poserait problème dans notre société plus règlementée qu'à l'époque. Je ne peux regarder un gigot du dimanche en train d'être découpé, sans penser à la colère de François (Michel Piccoli) dans "François, Paul et les autres" et par cette chute "...vot' gigot à la con!"
La forme est perçue différemment pour chacun d'entre nous, mais le fond n'a pas pris une ride. Il y a les sujets que Sautet aborde, et sa manière quasi magique de faire surgir l'inattendu dans le quotidien des gens. Tout ce qu'il a raconté en quelques quatorze films sonne tellement juste, tellement humain.
L'idée que l'oeuvre de Sautet soit irrémédiablement achevée, me rend mélancolique. Ces choses familières et figées dans une époque que j'ai connue, aimée, sont passées. 
C'est ça, des choses à la fois éternelles et révolues, des choses qui sont de la vie ;-), des ambiances de repas, des engueulades, des soucis quotidiens, des problèmes de fric, des silences, des coups de gueule, de l'amitié, de la joie, de la convivialité, des femmes libres et belles, des hommes virils mais pourtant si fragiles.
Sautet n'a rien laissé au hasard, s'est posé toutes les questions. Michel Piccoli raconte que la grande préoccupation du cinéaste était d'être concret: "Moi, je veux être concret, sinon je ne peux pas..." lui disait-il. On sait aussi qu'il a piqué des colères éclatantes en tirant sur sa cigarette
"Il m'a appris - à moi comme à d'autres - l'importance d'un ressort dramatique souterrain, comme une corde cachée et tendue, courant sous le récit, avec de très brefs éclats, des ruptures violentes dont, à l'écran, les colères de Michel Piccoli auront été la plus juste expression: ces éclats étaient ceux-là mêmes dont Claude était coutumier." 
Jean-Paul Rappeneau, Le Monde du 23 juillet 2000.
Il a su raconter des histoires avec finesse et tendresse en traitant de la complexité de l'être humain sans aucune fausse note et dans un rythme parfait. Aucune réplique banale, aucune scène inutile, et des lieux qui reviennent sans cesse comme une obsession, comme les bistrots, oui... les bars.
Claude Sautet n'a jamais pu se passer d'y tourner. Réfléchir et regarder les gens
Son univers. Ces endroits où tout se noue et se dénoue.
L'eau ruisselle aux carreaux des bars de Sautet. 
Les acteurs y courent, en relevant leur col. Il faut se mettre à l'abri, continuer l'histoire à l'intérieur.

Claude Sautet et Romy Schneider sur le tournage "Les choses de la vie" 1969

Quand je lis un scénario "avec bar", ça m'attire. Récemment encore, je me suis demandée comment Sautet aurait fait. 
Et quand j'aime ce que nous tournons, je me dis qu'avec de la pluie ce serait tellement mieux...
On ne se refait pas.

*Transparence: C'est un procédé de trucage qui permet une surimpression en direct. Les personnages sont filmés devant un écran en plastique dépoli qui reçoit une image projetée en transparence. Lorsqu'on filme une séquence dans une voiture, le paysage défile ainsi derrière la fenêtre (arrière ou côté) de la voiture. Le comédien fait semblant de conduire. 

"Saxo" de Ariel Zeitoun. Akosua Busia (Puppet)
"Le temps de l'aventure" de Jérôme Bonnell. Gabriel Byrne (L'homme) et Emmanuelle Devos (Alix)



"Le temps de l'aventure" de Jérôme Bonnell. Gabriel Byrne (L'homme)



"La dame de trèfle" de Jérôme Bonnell. Malik Zidi (Aurélien) et Marc Citti (Pujol)



"J'attends quelqu'un" de Jérôme Bonnell. Jean-Pierre Darroussin (Louis Renard)
Romy Schneider, photo Eva Sereny 1972
Romy Schneider,


27/12/2013

7 instants là / Moments

English version down below

Gérard

Ne pas oublier la veste et les mains salies.
Se souvenir de ça. De la veste et des mains salies au moment où il rentrera dans la boîte de nuit. 
La fille au Polaroïd s'approche de l'acteur. Sympathique, populaire, très pro, il prend la pose.
"Merci Gérard, c'est fait!". Gérard s'éloigne vers sa loge.
C'est écrit. La séquence, c'est la 8. La veste et les mains sont salies.
Pour toujours dans les boîtes à mémoire.
Elle se souvient encore de l'énorme bouquet de fleurs qu'il lui offrira à la fin du tournage, en lui disant qu'elle le mérite vraiment. Le parfum des fleurs était intense et les paroles belles.
La fille au Polaroïd en est encore toute remuée.
C'est une femme.

"Saxo" de Ariel Zeitoun, Gérard Lanvin (Sam Friedman)


Emmanuelle

Christine saisit son appareil photo. Il lui faut l'actrice à cet instant de l'histoire.
"Emmanuelle!".
"Il est bien ton imper" dit la comédienne sans poser vraiment.
"Acheté à Anvers!".
Et Emmanuelle s'éloigne, mystérieuse et insaisissable. 
Tout en allumant sa cigarette, elle répète avec malice "Joli..." comme un écho éternel.

"Le temps de l'aventure" de Jérôme Bonnell, Emmanuelle Devos (Alix)


Hélène

Les costumes d'époque sont lourds. L'air est chaud.
"Où est Madame de Noailles?"
Faut-il qu'elle bondisse de son siège et poursuive la comédienne dans les jardins de Versailles?
Elle court donc après Hélène Vincent, un an après "C'est lundi, c'est ravioli!" du film "La vie est un long fleuve tranquille" d'Etienne Chatiliez.
"Juste une photo Hélène!".
Hélène s'immobilise "Je reste là, Non? C'est bien, je descends pas l'escalier?".
"Non, non, c'est super!" dit-elle essoufflée.

"Marie-Antoinette, reine d'un seul amour" de Caroline Huppert, Hélène Vincent (Mme de Noailles)


Yolande

Dix heures dans les jambes. La script supervisor rajuste son chignon qui s'écroule lamentablement. Elle se dit qu'elle aimerait bien trouver le temps d'aller aux toilettes, cherche du regard l'actrice. Est-elle déjà partie dans la loge costume?
"Elle est où Yolande?".
L'accessoiriste pointe son index.
Elle est là, sur le pas de la porte du décor, profitant d'un rayon de soleil. La tête baissée, comme dans ses idées, un peu cachée derrière la plante qui grimpe joliment au mur. La script supervisor ne se précipite pas, Yolande ne doit pas deviner sa présence. 
Si un électricien surgit derrière elle, il aura des câbles dans la main, voire un énorme projecteur, et puis il portera un tee-shirt "Je suis un électricien sexy" et tout sera gâché.
Mais non... Ce sera une belle photo. Cadeau des jours sombres.

"Séraphine" de Martin Provost, Yolande Moreau (Séraphine)


Anne

Le TER passe dans mon dos.
Il y a du bruit, un vent agaçant. J'ai mal à la gorge.
Je vois un badaud un peu louche regarder mon sac avec insistance. Je me souviens d'une maquilleuse dépouillée de sa mallette dans une gare parisienne.
Je récupère mon sac vite fait et prend mon appareil.
La comédienne est là entre deux plans, souriante devant une affiche publicitaire. Elle parle avec la réalisatrice. Elle a l'air d'avoir 20 ans, Anne. Elle est lumineuse. Je fais une photo en trompe-l'oeil, comme si tout se passait sur un balcon avec vue sur Paris.
Mais non, on est bien sur un quai.
Le TER passe dans mon dos.

"E-Love" de Anne Villacèque, Anne Consigny (Paule Zachmann)


Eric

"Christine! La revoilà avec son appareil! Arrête avec tes photos, encore des photos, toujours des photos, mais pourquoi des photos??? T'en a pas marre de faire des photos???"
Je ris. J'adore Eric. Sublime comédien, allergique aux oreillers remplis de plumes.
Il se trouve pas beau. Moi, je le trouve canon.
 
"J'attends quelqu'un" de Jérôme Bonnell, Eric Caravaca (Jean-Philippe)


Tuesday

Tuesday ... Does she only feel like living?
Elle semble si seule. Ailleurs.
Alors je la revois dans Le Kid de Cincinnati de Norman Jewison.
Avec sa beauté incroyable. 
A quoi pense Tuesday? Peut-être pense t-elle à Steve McQueen?
J'aime l'idée que nous pensons toutes les deux au King of Cool.
J'aime me faire des films.

"Something you have to live with" de John Berry, Tuesday Weld (Jessica)

Gérard
Jacket and hands are dirty. Don't forget it.
Remember that when he goes back in the nightclub.
The Polaroid girl walks to the actor. Popular, very professional, he poses for her.
"Thank you Gérard, it's done!". Gérard walks away to his dressing room.
It is written. Sequence is number 8. Jacket and hands are dirty.
Forever in the memory boxes.
She still remembers the huge bunch of flowers he offered her after shooting finished, saying she really deserves it. The scent of flowers was intense and nice were the words.
The Polaroid girl is still very moved.
She is a sensitive woman.

Emmanuelle
Christine grabs her camera. She needs the actress at that moment of the story.
"Emmanuelle!".
"I like your raincoat" says the actress.
"Bought in Antwerp."
And Emmanuelle walks away, mysterious and elusive.
While lighting up her cigarette, she repeats with a smile "Nice ..." as an eternal echo.

Hélène
The period costumes are heavy. The air is so hot.
"Where is Madame de Noailles?"
Should she jump out of her seat, and try to find the actress in the gardens of Versailles?
So she runs after Hélène Vincent, one year after "It's Monday, it's ravioli!" the Etienne Chatiliez's "Life is a Long Quiet River".
"I need to take a picture of you Hélène!".
Helen stops "I stand there, do I? Is it fine for you? Should I go down the stairs?"
"No, it's ok Hélène!" she says breathlessly.

Yolande
The script supervisor has been taking notes for more than ten hours now. Her hair held in a bun is collapsing miserably. She'd like to find time to go to the toilets, but looks around for the actress. Is she already gone in her dressing room?
"Where is Yolande?".
The props points his finger at her.
Here she is, on the doorstep of the set, enjoying sunshine. Head down, in her thoughts, a bit hidden behind the plant that climbs the wall nicely. The script supervisor does not hurry, Yolande should not guess her presence.
If an electrician comes up behind her, he will be holding cables, even a huge projector. He will be wearing a t-shirt "I am a sexy electrician", and everything will be ruined.
But no ... It'll be a beautiful picture. A gift in the middle of dark and gray days.

Anne
A train is running behind my back.
It's
noisy, the wind is irritating. I have a sore throat.
I see a bit dodgy bystander looking at my bag emphatically. I remember a friend stripped of its makeup briefcase in a Parisian train station.
I get my bag quickly and grabs my camera.
The actress is between two scenes, smiling in front of a advertising poster. She speaks with the director. She seems to be 20 years old, Anne. She is beautiful. I take a photo in trompe-l'oeil, as if everything was going on a balcony overlooking Paris.
But no, we are on a station platform.
A train is running behind my back.

Eric
Christine! Here she comes again with her camera! Stop with your pictures, will you? But why do you take so many photos?? Aren't you tired of taking pictures?? "
I laugh. I love Eric. Gorgeous actor, allergic to pillows filled with feathers.
He feels he is not handsome. Oh dear... I feel he really is.
 
Tuesday
Tuesday ... Does she only feel like living?
She seems so alone. So lost.
Then I remember her in Norman Jewison's The Cincinnati Kid.
With her incredible beauty.
What is Tuesday thinking about? Maybe she is remembering Steve McQueen?
I like the idea that both of us is thinking about the King of Cool.
I like to tell (sing?) stories to myself.

Tuesday Weld et Steve Mc Keen sur le tournage du "Cincinnati kid"

07/10/2013

Mes histoires d'ascenseur

Mon goût pour les livres de Jean-Paul Dubois commence avec "Vous plaisantez, monsieur Tanner", chronique des travaux que l'écrivain fait réaliser dans sa maison.
Son dernier roman "Le cas Sneijder" relate l'histoire d'un homme ayant survécu à un accident d'ascenseur, et qui remet toute son existence en question.
Je ne suis pas sortie indemne de cette lecture, puisque du jour au lendemain, je me suis mise à emprunter systématiquement l'escalier, quitte à devoir gravir dix étages. J'ai réalisé peu à peu que le sujet de ce livre m'avait suggérée la possibilité que je puisse moi même avoir un jour, un accident d'ascenseur. 

Photo Gary Winogrand, New York City, 1968

En guise de premiers secours, je me suis promis de ne pas visionner de films susceptibles d'alimenter mon inquiétude sur le sujet. J'ai barré dans la filmographie de Brian de Palma des titres tels que The Untouchables, Body double ou Pulsions (Dressed to kill)... les scènes dans les ascenseurs y étant très anxiogènes. J'ai aussi enfoui autant que possible dans ma mémoire le souvenir d'"Ascenseur pour l'échafaud" de Louis Malle, pour les raisons que vous imaginez.

A cette époque, je préparais une interview du cinéaste Jérôme Bonnell pour les bonus du DVD "Le temps de l'aventure" sorti au mois d'août 2013 en France. Je visionnais tous les documents capables d'enrichir mon projet, parmi lesquels une interview de Gabriel Byrne dont quelques morceaux choisis étaient destinés à figurer eux aussi au chapitre bonus de ce même DVD.
M'étant procurée auprès de Jérôme l'interview de l'acteur dans son intégralité, je fais ci-dessous référence à un passage qui n'a pas été retenu pour les bonus, mais à la lumière de ce que je viens de vous confier, vous comprendrez ce qui m'a attirée dans les propos de l'acteur.
Voici la question:
"Avez-vous ressenti des différences culturelles entre ce tournage français (Le temps de l'aventure) et un tournage anglo-saxon. Y avait-il des spécificités ou au contraire est-ce universel?"
Gabriel Byrne répond:
"Je dirais que faire un film, c'est comme monter dans un ascenseur. Que l'ascenseur soit à Paris, à New-York ou au Groenland, il y aura cinq ou six autres personnes dans cet ascenseur. On fait l'expérience d'un voyage avec elles vers l'étage qu'on a choisi d'atteindre. Quand on ressort on a vécu cette expérience dans l'ascenseur. Un tournage, ça dépend de l'alchimie entre les gens. Mon père disait souvent: "Où qu'on aille dans le monde, les gens sont les mêmes". Un plateau de tournage, c'est toujours unique. Que ce soit à Dublin, Londres, New-York, Paris, ou Los Angeles, il y a une équipe, un réalisateur, des acteurs, une histoire. Un tournage a sa propre identité, on devient vite accro. C'est un monde tourné vers lui-même, et qui vous protège. Alors quand ça se termine, c'est comme ressortir de l'ascenseur, ou descendre d'avion. On a fait un voyage, et les chances de retrouver ces liens avec tous ces gens, de la même manière sont très faibles. L'expérience est très intime et elle n'est liée qu'au travail qu'on effectue. Une fois qu'on s'en va, on a plus rien en commun à part cette expérience. Quand vous revoyez quelqu'un de l'équipe trois ans plus tard, passée la surprise, il est difficile d'aller au delà des souvenirs".

Je faisais partie de l'équipe de tournage du temps de l'aventure. J'avais pris sans le savoir l'ascenseur pendant sept semaines, et tout s'était merveilleusement passé.
Aucune malice ne m'anime en faisant ce commentaire, parce que l'image qu'a utilisée le comédien était celle dont j'avais besoin, et c'est probablement dans sa réponse que j'ai trouvé une première piste d'apaisement.

A la même période, j'ai revu "Fenêtre sur cour" de Hitchcock. J'ai regardé les bonus du DVD, il y avait une interview dont je voulais voir la forme.
Le réalisateur américain Peter Bogdanovich s'exprime à plusieurs reprises dans le document. Il évoque notamment une histoire qui lui est arrivé avec le cinéaste en 1964.
Bogdanovich raconte:
"... Hitchcock et moi nous sommes dirigés vers l'ascenseur pour descendre. On entre dans l'ascenseur. Pas un bruit du 24ème au 18ème étage. Au 18èmé étage, des gens montent, habillés pour dîner. Hitch se tourne vers moi et me dit: "C'était horrible, vous savez. Il baignait dans une marre de sang. Du sang coulait de son oreille, de son nez." 
Bogdanovich précise qu'il ne comprend rien à ce que raconte Hitchcock, et il poursuit son récit: Les portes s'ouvrent au 15ème, des gens montent. Hitchcock continue: "C'était vraiment horrible. Il y avait du sang sur les murs". 
Au moment où Hitchcock dit ça, les portes de l'ascenseur s'ouvrent sur le hall. Le cinéaste était célèbre, et les gens ont tous hésité à sortir de l'ascenseur parce qu'ils voulaient connaître la fin de l'histoire. Hitchcock n'a pas dit un mot, il est simplement passé devant les gens qui se sont précipités à sa suite dans le hall pour l'écouter.
Bogdanovich n'y comprenant toujours rien souffle à Hitchcock: "Qu'est-ce qui s'est passé?" 
Et Hitchcock de répondre: "Quoi?... Rien. C'est mon histoire d'ascenseur." 
On prête à Hitchcock beaucoup de blagues qu'il n'a jamais faites, mais cette histoire est authentique.

North by northwest (La mort aux trousses) de Alfred Hitchcock, Cary Grant (Roger Thornhill)

Aussi, je me doute bien par quelle association d'idées j'ai repensé à deux moments précis de mon histoire personnelle ...
... En 1992, dans un hôtel en Malaisie, je me trouvais par hasard dans le même ascenseur que Chiara Mastroianni alors âgée de vingt ans. Venue rendre visite à sa mère en tournage sur "Indochine", elle était sortie, et j'avais juste eu le temps d'apercevoir Catherine Deneuve le sourire aux lèvres se diriger bras tendus vers sa fille. Les portes s'étaient refermées sur cette image.
... En 1982, Michelangelo Antonioni travaillait sur les finitions d"Identification d'une femme". A l'époque, j'étais stagiaire dans un laboratoire qui développait les films tournés sur support argentique, et dans l'ascenseur j'avais monté quelques étages en compagnie du cinéaste. Il avait dû voir le rouge à mes joues - j'étais probablement magenta étant donné le contexte et mon émotion de voir un homme que j'admirais - et peut-être avait-il souri pour cette raison. J'avais longtemps gardé, punaisé sur le mur de ma chambre de bonne, l'affiche 120x160 de ce très beau film .





Une anecdote sur Hitchcock ne fait jamais de mal tant le cinéaste est brillant. Un voyage de quelques semaines dans un ascenseur imaginaire avec Gabriel Byrne, je témoigne que c'est formidable. Et puis, il y a des flashes étranges, au hasard de la vie, comme quelques secondes de la vie privée de Catherine Deneuve, ou un sourire de Michelangelo Antonioni...

Rien que des trucs super grâce à un ascenseur.

Alors, j'ai pris les seules décisions qui s'imposaient.
Lire le prochain Jean-Paul Dubois, et continuer d'emprunter les ascenseurs. 

PS: J'ai réalisé l'interview de Jérôme. Elle est dans les bonus du DVD du Temps de l'aventure. Elle est aussi visible sur Vimeo.





Je ne résiste pas au désir d'ajouter cette image de "La vie des autres" de Florian Henckel von Donnersmarck .
C'est un film qui compte beaucoup pour moi.
 
Paul Maximilian Schüller (L'enfant au ballon) et Ulrich Mühe (Hauptmann Gerd Wiesler) "La vie des autres" de Florian Henckel von Donnersmarck


Photo Renaud Wailliez
"La peau douce" de François Truffaut. Françoise Dorléac



Dialogue de "What's New Pussycat" Scénario original de Woody Allen, 1965